| Return to Contents Postscript Avocats en état de Sainteté[1] Plusieurs de nos compatriotes sont allés faire une espèce de Pélérinage chez nos voisins : on affirme même que quelques centaines d’entr’eux se seraient embarqués pour la belle France depuis une huitaine de jours. D’aucuns prétendent qu’ils sont allés voir les foires importantes qui se tiennent à cette époque de l’année, tant en Bretagne qu’en Normandie. D’autres prétendent que les foires ne sont qu’une piétre excuse, et qu’on est allé assister à la Fête d’un Saint, d’un très grand Saint, de Saint Yves, qui fut de son vivant un avocat; vous avez bien entendu - un avocat! Un avocat devenu saint! C’est inouï! C’est incroyable! Tout le monde sait que, des nos jours, les avocats ne sont pas précisément en odeur de Sainteté. Nous comprenons donc la curiosité de nos compatriotes : on inaugure le tombeau de cet avocat canonisé; - c’est, paraît-il, le seul avocat qui ait reçu cet honneur. Il y a si longtemps qu’il a cessé d’exister, il est mort au XIVe siècle et n’a, parâit-il, laissé aucun héritier digne de lui. Pensez donc que, depuis l’an 1340 de notre ère, l’histoire a conservé de lui le meilleur souvenir, quoique ses compatriotes aient attendu près de six siècles avant de lui ériger un tombeau. Il fut, paraît-il, le modèle des avocats, modeste gentilhomme, surtout un honnête homme; il était doué d’une merveilleuse éloquence. Mais ce qu’il possédait surtout, c’était un grand coeur, une générosité d’âme, un instinct de charité qui firent réellement de lui - ironie à part - le défenseur de la veuve et de l’orphelin. Le désintéressement fut sa grande et principale vertu. Aucun pauvre lésé, aucun opprimé malheureux, ne fit en vain appel à sa parole. Il n’avait point coutume de se faire payer d’avance; on ne le vit jamais soutirer à titre de provision le moindre petit écu. Il ignorait l’art d’éterniser les procès. Il ne disait point d’une mauvaise cause: "Cela peut se plaider tout de même", alors qu’il la savait perdue. Il ne couvrait point d’ignominie les témoins de son adversaire. Il ne faisait point d’esprit devant le Tribunal, ne posait point pour la galerie, ne plaidait pas sur le dos de son client. Il ne fut certes pas un avocat comme les autres. Ayant déployé de si grandes vertus dans une profession où elles sont généralement si rares, il méritait bien d’être sanctifié. Le pape Jean, paraît-il, envoya à Tréguier, ou plutôt à la cathédrale de cette ville qui vit naître Yves, son pesant d’argent, indiquant par là en quelle estime le Pape tenait cet avocat des pauvres. Il semblait dire: "Mes bons amis, pleurez-le, car ce n’est pas de si tôt que vous en reverrez un pareil. Voilà pourquoi, nous dit-on, un si grand nombre de nos compatriotes auraient tenu à assister aux fêtes d’inauguration du tombeau de ce sage. Il leur était difficile d’admettre, les incrédules, qu’il fût possible qu’un avocat pût devenir un Saint de premier ordre; peut-être à la rigueur auraient-ils consenti à accorder à quelques-uns des meilleurs une "immortalité d’encoignure", sans prestige et sans crédit; et encore ... Espérons que ce rappel aux vieux souvenirs ne sera pas sans effet et que nous verrons briller encore des avocats sans reproche et des défenseurs généreux des indigents et des opprimés. |